Réflexions sur la révocation du visa de M. Fritz Alphonse Jean et sur la liberté haïtienne à la merci des silences extérieurs.
La première fois que j’ai rencontré Fritz Alphonse Jean, c’était à Livres en Folie, la grande foire du livre organisée par la UNIBANK et du journal le Nouvelliste. J’étais très jeune à l’époque, à peine engagée dans une aventure qui allait profondément marquer toute ma vie : j’ai fondé la Bibliothèque Georges Castera de Limbé, un espace de création pour offrir aux jeunes de ma ville natale un lieu de lecture, d’échanges et de lumière.
Depuis ce jour, nos conversations ont toujours navigué entre Limbé et Sainte-Suzanne. M. F . Alphonse Jean aimait profondément sa ville, Sainte-Suzanne ; il entretenait avec elle un attachement presque viscéral. Cette affection me touchait particulièrement, moi qui suis aussi profondément attachée à ma propre ville, Limbé. À plusieurs reprises, il a fait don de livres à la bibliothèque de Limbé, avec une générosité tranquille et sincère, loin des regards, loin des calculs.
Lorsque j’ai appris la manière dont on cherche aujourd’hui à jouer avec son nom, à manipuler son image, celle d’un homme bien formé, équilibré, issu d’un parcours propre, j’ai senti le ciel s’abaisser sur moi. Je ne suis pas là pour défendre une personne spécifiquement, mais il y a des limites à l’injustice. Et quand ces choses arrivent, on reconnaît immédiatement que ce n’est pas l’homme que l’on connaît. J’ai passé trop de temps à échanger avec lui pour croire qu’il puisse être mêlé à de sombres manipulations.
Quand j’écris ces lignes, les souvenirs remontent comme si c’était hier. Je revois encore Alphonse à mes côtés. Sa visite à la Bibliothèque Georges Castera de Limbé remonte à environ quatre ans, lors du salon du livre de Limbé que nous avions organisé. Ce moment, simple mais profondément marquant, témoigne encore aujourd’hui de son engagement pour la lecture et la culture.
Même lorsqu’un pays étranger tente de coller une étiquette à certains compatriotes, nous devrions d’abord rechercher la preuve, examiner les faits, interroger les intentions. Nous proclamons être un peuple libre, mais nous agissons trop souvent comme des esclaves : nous laissons d’autres penser, décider et juger pour nous.
L’annulation d’un permis de passage a provoqué, en fin novembre 2025, une onde de choc qui dépasse la simple formalité consulaire. L’annonce officielle, formulée sans nom mais dirigée, selon les intéressés, vers une personnalité connue, traduit moins un événement isolé qu’un message posé, net, dans la vitrine des relations internationales. Les États-Unis ont indiqué avoir imposé des restrictions de visa à un membre du Conseil présidentiel de transition ; l’intéressé a reconnu être la personne visée et a rejeté les accusations.
Mais que signifie, au juste, ce claquement de porte ?
Dans les couloirs du pouvoir et dans les salons de la diplomatie, les gestes prennent la forme de phrases courtes et d’actes techniques. Parfois ils disent clairement ; parfois ils renferment des évidences qu’on ne prononce pas. La révocation ou la suspension d’un visa ne se limite pas à la privation d’un voyage : c’est souvent un signal, un outil de pression, et, pour ceux qui regardent de près, un révélateur des rapports de force.
Exiger des preuves, c’est d’abord rappeler des faits.
Fritz Alphonse Jean est plus qu’un visage : il est économiste, professeur, ancien gouverneur de la Banque centrale, et, en 2025, président à rotation du Conseil présidentiel de transition. Sa trajectoire publique se lit dans des postes exigeant technicité, neutralité et expertise macro-économique non des affinités avec des réseaux criminels.
Avant son ascension politique, il avait étudié aux États-Unis, enseigné, dirigé des institutions académiques, et assumé la gouvernance de la Banque centrale entre 1998 et 2001. Il est également auteur des ouvrages économiques et acteur constant du débat public. Difficile, en observant ce parcours, de concilier ce profil avec les insinuations actuelles.
Sur le plan politique et moral, la cohérence de la mesure contestée mérite d’être examinée. Les faits biographiques invitent à la prudence avant d’accepter une accusation qui briserait une réputation construite sur la technicité et le service public.
Après l’annonce, Fritz Alphonse Jean a rejeté publiquement les accusations et demandé des clarifications ; il a suggéré que des motifs politiques pourraient être en jeu. Que l’on adhère ou non à cette hypothèse, une évidence demeure : lorsqu’un acteur national majeur devient la cible d’une mesure étrangère, il est impossible d’y voir une simple décision administrative.
Ce n’est pas seulement une personne qui est visée ; c’est un pays dont la souveraineté vacille.
Haïti, prise dans une tempête sécuritaire et institutionnelle, voit des puissances extérieures manipuler instruments diplomatiques et pressions politiques, qui influencent nécessairement ses choix internes. Dès lors, la liberté affichée devient façade. L’érosion de notre autonomie est réelle.
Mais un autre phénomène interne amplifie cette vulnérabilité : en Haïti, tout le monde dit ce qu’il pense et ce qu’il veut, souvent en l’absence totale de preuves. Les accusations circulent, les réputations se détruisent, les critiques jaillissent sans fondement. Ce réflexe collectif fragilise encore plus notre capacité à exiger justice et transparence.
Lorsque l’on condamne sans nommer, lorsque l’on sanctionne sans expliquer, on laisse place à la dissuasion sans débat, à la pression sans preuves accessibles. Les démocraties qui pratiquent ces gestes gagneraient à être plus transparentes ; les nations ciblées gagneraient à exiger davantage. Sans cela, la confiance s’effrite et la parole publique perd sa force.
Que faire ?
-Exiger la transparence.
-Protéger la souveraineté décisionnelle.
-Mettre en place des enquêtes indépendantes.
Lorsque l’on entend le claquement d’une porte, il faut observer la maison entière. La révocation du visa de Fritz Alphonse Jean n’est pas un détail : c’est un diagnostic brutal sur la fragilité de notre souveraineté et sur la violence silencieuse capable de détruire des réputations.
Mais une vérité plus profonde demeure :
tant que nous laisserons la rumeur remplacer la preuve, l’émotion remplacer l’analyse, nous resterons un pays vulnérable.
Une nation forte refuse que la calomnie devienne réflexe.
Une nation libre commence par se libérer de ses propres démons.
Et le jour où nous cesserons de croire aux jugements étrangers plus qu’aux faits, ce jour-là, peut-être, nous entendrons autre chose derrière le claquement des portes :
le bruit d’une souveraineté enfin assumée.
Clément II BENOÎT


















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