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« On n’a plus où aller » : les éleveurs de Boké confient leur détresse à un député venu de leur monde

« C'est une journée remarquable pour nous, en tout cas c'est la première fois qu'on reçoit des délégations pareilles dans notre secteur », lâche Mamadou Bhoye Bah, éleveur, une main posée sur l'encolure d'un bœuf, comme pour se donner une contenance face à l'évènement.

Diallo by Diallo
27 septembre 2026
in Actualités, Parlement
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Leguideinfo.net : Dans ce village de la sous-préfecture de Kalaboui, jamais une autorité de ce rang n’avait mis les pieds depuis sa création. Le temps d’une journée, entre bœufs, poussière, boue, camions de bauxite et étals de bouchers, l’honorable Mamadou Oury Bah a entendu une colère contenue depuis des années : celle d’éleveurs interdits d’accès à leurs zones de transhumance depuis plus de vingt ans, coupés en deux par une route minière, et celle de bouchers réclamant, à Kolaboui, un abattoir digne de ce nom.

Hon. Mamadou Oury Bah sors d'une case au troupeau à Kinsilin
Hon. Mamadou Oury Bah sors d’une case au troupeau à Kinsilin

Il faut d’abord accepter la poussière d’un côté, et de l’autre la boue. Celle qui recouvre les sandales, qui s’infiltre dans les vêtements, qui trace une ligne rouge à l’horizon jusqu’à Kinsilin Missidé. Le village n’est pas isolé du monde. Mais depuis sa création, jamais une autorité de ce rang n’y avait mis les pieds. C’est là que s’est jouée l’une des scènes les plus fortes des vacances parlementaires 2026.

Mamadou Bhoye Bah, éleveur à Kinsilin
Mamadou Bhoye Bah, éleveur à Kinsilin

Ce jour-là, un cortège officiel s’engage sur une route que les motos elles-mêmes redoutent en saison de pluie. Dans les champs alentour, les bêtes lèvent la tête. Les enfants, eux, courent déjà vers la piste. Car ici, une visite pareille ne s’était jamais vue.

« C’est une journée remarquable pour nous, en tout cas c’est la première fois qu’on reçoit des délégations pareilles dans notre secteur », lâche Mamadou Bhoye Bah, éleveur, une main posée sur l’encolure d’un bœuf, comme pour se donner une contenance face à l’évènement.

Mamadou Bhoye Bah, éleveur àKinsilin
Mamadou Bhoye Bah, éleveur àKinsilin

Une vie suspendue aux saisons

Mais la fierté ne dure que le temps d’une phrase. Très vite, l’homme change de ton. Sa voix se fait plus grave, plus pressée, comme s’il craignait de manquer l’occasion. « Pendant l’hivernage, on n’a pas de problème. Mais après l’hivernage, pendant la saison sèche, on a des sérieux problèmes », explique-t-il. Nourrir le bétail, trouver de l’eau, tenir jusqu’aux premières pluies : c’est là, dit-il, tout l’enjeu qu’il entend porter « auprès des députés qui ont pu nous rejoindre aujourd’hui ».

Puis vient l’autre plaie, plus récente, plus violente : la route minière. « Cette route est venue diviser notre village en deux parties. On n’a plus où aller », confie Mamadou Bhoye Bah, la voix soudain tendue. « Nos bétails sont là, mais chaque fois, chaque fois, on a des accidents avec les camions transporteurs de bauxite. » Une phrase répétée deux fois, comme pour que personne, cette fois, ne l’oublie.

Dans ce village pris en étau entre les besoins d’un sous-sol convoité et la survie d’une activité pastorale séculaire, la bauxite qui fait la richesse du pays traverse chaque jour la vie des habitants sous la forme d’un danger. Les éleveurs ne demandent pas l’arrêt de l’exploitation. Ils demandent simplement à ne plus avoir à choisir, chaque matin, entre traverser la route et perdre une bête ou parfois davantage.

Idrissa Bah, président de la fédération régionale de la filière bétails viande de Boké
Idrissa Bah, président de la fédération régionale de la filière bétails viande de Boké

Une interdiction vieille de vingt ans

Mais c’est un autre chiffre qui va marquer la rencontre : vingt ans. Vingt années durant lesquelles, selon Idrissa Bah, président de la fédération régionale de la filière bétail-viande de Boké, des éleveurs entiers restent bannis de leurs propres zones de transhumance.

« Nous réclamons le respect intégral du code pastoral. Nous n’avons plus où aller. Nous sommes interdits dans trois districts Katongoron, Missira et Kakilinssy, qui relèvent aujourd’hui de la nouvelle préfecture de Kamsar et cela depuis plus de vingt ans. La transhumance n’est pas respectée dans la région de Boké, c’est ça la vérité », dénonce-t-il. « À Kolaboui, là où on appelle Wondéfily, nous sommes interdits depuis longtemps. Ici même, à Kinsilin, là où on appelle Kafougourou, nous n’avons plus accès non plus. On donne tout aux agriculteurs. Le plan est clair : ils veulent nous chasser de Boké. »

Youssouf Bah, éleveur
Youssouf Bah, éleveur
Ibrahima Diop, éleveur
Ibrahima Diop, éleveur

Le président de la fédération régionale de la filière bétail et viande raconte aussi une déconvenue récente, encore vive : « L’année dernière, une délégation nous a été envoyée pour identifier une zone de transhumance. Elle n’a trouvé aucun endroit. Et nous venons d’apprendre qu’une zone qui nous restait là où plus de 1 000 têtes pouvaient rester pendant la saison sèche a été donnée à la société COBAD, pour qu’elle y cultive du riz. Cela nous a sidérés. C’est notre principale inquiétude. » À cette liste de doléances, il ajoute une demande plus sanitaire : des vaccins « de qualité, en quantité suffisante » pour le cheptel. « Tous les gouverneurs qui se sont succédé ici le savent. Seul le nouveau, peut-être, ne le sait pas encore. »

L'honorable Bah Oury dans une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui
L’honorable Bah Oury dans une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui
L'honorable Bah Oury dans une case à Kinsilin-Kolaboui
L’honorable Bah Oury dans une case à Kinsilin-Kolaboui

Idrissa Bah revient aussi sur les tensions du quotidien, inévitables selon lui tant que la cohabitation n’est pas mieux organisée : « Les vaches sont des animaux, elles vont détruire des choses, c’est obligatoire. Mais pour une bonne cohabitation, il nous faut de bons comités de gestion des conflits. » Il pointe un autre obstacle administratif, celui de la reconnaissance de leur propre activité : « L’autre problème, c’est le certificat de propriété. On nous interdit de délivrer des documents de vente pour nos bétails. Pourtant, si on achète une moto, c’est le vendeur lui-même qui fournit la facture. Pourquoi pas nous ? Pourquoi ne délivre-t-on pas de facture quand on vend nos bétails ? »

Et lorsqu’il évoque les rares terrains encore tolérés pour le pâturage, sa voix se teinte d’amertume : « Les endroits qu’on nous refuse, ce sont d’anciennes zones de feux de brousse. On préfère nous les interdire plutôt que de nous laisser y nourrir nos animaux, pour seulement trois mois, le temps que la pluie tombe. C’est vraiment préoccupant. L’avenir de l’élevage est en danger à Boké. »

Honorable Mamadou Oury Bah, en train de sortir d'une case au troupeau à Kinsilin
Honorable Mamadou Oury Bah, en train de sortir d’une case au troupeau à Kinsilin

Un homme qui connaît la vie au troupeau

Face à eux, ce jour-là, un député qui n’a pas eu besoin qu’on lui explique la vie du troupeau. L’honorable Mamadou Oury Bah n’est peut-être pas originaire de Kinsilin Missidé, mais ce monde-là ne lui est pas étranger. Il descend de voiture, s’accroupit près d’un veau, sourit. Ce n’est pas une posture. « Le constat, c’est que je me retrouve dans mon milieu, mon milieu d’enfance. Je suis fils de paysan. J’ai grandi au troupeau, j’ai grandi au champ », confie-t-il, ému. « C’est un plaisir pour moi de revoir ces animaux que j’ai connus avec ma mère. C’est une fierté. »

L’émotion passée, le député revient au concret. Sa mission, dit-il, découle d’une feuille de route confiée par le président de l’Assemblée nationale : « aller remercier et écouter les populations » pendant la pause parlementaire. « Comme promis pendant la campagne, que nous serions des députés de proximité, à l’écoute de toutes les composantes sociales et des corporations, c’est pourquoi nous sommes venus écouter les préoccupations de ces éleveurs. »

L'honorable Bah Oury dans une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui
L’honorable Bah Oury dans une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui

Les engagements qui suivent sont précis. Il annonce vouloir « demander à l’autorité communale d’identifier ces préoccupations avec les responsables de la commune » et de les « mettre en priorité » afin de les intégrer « dans notre rapport de vacances parlementaires » et, surtout, dans le programme national. Il insiste sur un point qu’il juge central : la coordination entre éleveurs et agriculteurs. « Nous savons que les éleveurs et les agriculteurs, c’est un tout. Il ne peut pas se dissocier », affirme-t-il, avant de replacer cette visite dans une politique plus large : « C’est une préoccupation majeure du président de la République : aider et accompagner l’agriculture, l’élevage, l’autonomisation, l’emploi des jeunes. Voilà l’axe du développement prôné par le président de la République. »

L'honorable Bah Oury devant une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui
L’honorable Bah Oury devant une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui

Une confiance à l’épreuve du temps

Le président des éleveurs de la région de Boké, présent lui aussi, n’a pas manqué l’occasion de « vider son sac », comme le veut l’expression locale. Sans détour, il a exposé, au nom de sa corporation, les urgences les plus pressantes l’alimentation du bétail en saison sèche, l’accès interdit aux zones de transhumance, et la dangerosité de la route minière en disant sa confiance aux élus pour les porter plus haut.

L'honorable Mamadou Oury Bah avec un citoyen dans les rues de Kolaboui
L’honorable Mamadou Oury Bah avec un citoyen dans les rues de Kolaboui

À Kolaboui, une autre chaîne, une autre urgence

La délégation a ensuite repris la piste vers le centre-ville de Kolaboui. Là, plus de troupeaux à perte de vue, mais un marché à bétail et des étals de viande en plein air, où vendeurs et bouchers attendaient, eux aussi, de faire entendre leur voix. Leurs problèmes sont d’une autre nature, mais tout aussi pressants : l’absence d’un abattoir moderne. Depuis des années, ils réclament la construction d’une infrastructure digne de ce nom, assortie de véritables boucheries, pour que la viande vendue en ville ne mette plus en danger la santé des consommateurs.

L'honorable Bah Oury devant une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui
L’honorable Bah Oury devant une case entouré de sa délégation et des sages de Kinsilin-Kolaboui

D’un bout à l’autre de la même journée, c’est donc toute une filière de l’éleveur au boucher, en passant par ceux à qui l’on refuse jusqu’à un simple certificat de vente qui a pu, pour la première fois, exposer ses urgences à un élu de la nation. Derrière la délégation, Kinsilin Missidé et Kolaboui restent avec leurs bêtes, leur route dangereuse, leurs zones de pâturage interdites et leurs étals à ciel ouvert et une question suspendue : cette parole donnée sur le terrain se transformera-t-elle, une fois la rentrée parlementaire venue, en solution concrète ? Pour l’instant, un homme et son troupeau continuent d’attendre, comme ils ont toujours attendu sauf que, cette fois, quelqu’un les a écoutés.

 

De retour de Kinsilin, Boké, Mamoudou Boulléré Diallo, pour leguideinfo.net

Contact : +224 620 48 07 07

Tags: BokéCode PastoralÉLÉVAGEKalabouiPARLEMENTAIREPatûrageTroupau
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