Leguideinfo.net : Il y a des trajectoires qui ressemblent à un roman. Celle de Hadja Makalé Camara en fait partie. Juriste devenue ministre, diplomate devenue candidate à la présidentielle, aujourd’hui députée avec, dit-on, les yeux tournés vers le perchoir de l’Assemblée nationale — son parcours traverse près d’un demi-siècle de vie publique guinéenne, presque sans interruption.

Tout commence par le droit. Diplômée de l’Université de Conakry, elle décroche un master en droit du travail en 1980, puis enchaîne les formations à l’international — au Bureau International du Travail, à Paris, mais aussi aux États-Unis comme Humphrey Fellow à l’American University de Washington.
En 1986, elle est nommée Inspecteur Général du Travail. C’est elle qui rédige le code du travail de la République de Guinée — un texte qui, encore aujourd’hui, inspire le législateur. À ce poste, elle joue les arbitres entre syndicats et patronat, négociant convention après convention pour que les conditions de travail ne restent pas lettre morte.
Une femme au cœur des institutions naissantes
1991 : elle intègre le Comité Transitoire de Redressement National (CTRN), qui fait alors office de Parlement et pose les fondations juridiques d’un État de droit encore jeune. L’année suivante, elle devient Secrétaire d’État aux Affaires Sociales, à la Promotion Féminine et à l’Enfance — un poste qu’elle utilise pour aller à la rencontre des organisations féminines du pays et documenter les freins à leur émancipation.
Elle représente ensuite la Guinée sur les plus grandes scènes internationales de l’époque : la Conférence mondiale des femmes de Beijing, dont elle préside le comité préparatoire régional à Dakar en 1994, et la Conférence internationale sur la population et le développement au Caire, la même année.
De l’agriculture à la diplomatie
1994 marque un autre virage : elle devient Ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et des Forêts, et négocie avec la Banque Mondiale le financement du projet des services agricoles II. Puis viennent d’autres responsabilités — présidence de l’Office National de la Main d’Œuvre, membre du Haut Conseil aux Affaires Électorales, première Secrétaire Générale du réseau REFAMP/G (Réseau des Femmes Africaines Ministres et Parlementaires) en Guinée.
C’est dans ce rôle qu’elle organise, en janvier 2000, une conférence sous-régionale inédite sur l’implication des femmes dans la prévention des conflits en Afrique de l’Ouest — un an à peine avant que la Guinée elle-même ne soit frappée par une agression rebelle. Elle se retrouve alors en première ligne des actions humanitaires, aux côtés des réfugiés et déplacés.
En 2002, nouveau chapitre : elle devient ambassadeur de Guinée au Sénégal, en Gambie, en Mauritanie et au Cap-Vert. C’est elle qui signe, le 28 août 2006 à Séoul, l’accord établissant les relations diplomatiques entre la Guinée et la Corée du Sud — en présence de Ban Ki-moon, alors ministre des Affaires étrangères coréen, futur Secrétaire général de l’ONU. En 2007, elle prend ses fonctions d’ambassadeur en France, en Espagne, au Portugal et à Monaco, tout en représentant son pays auprès de l’UNESCO et de la Francophonie depuis Paris.
La femme qui a mobilisé 650 observatrices
Après des années au service de l’État, Makalé Camara reprend le combat associatif. De 2012 à 2015, elle dirige le REFAMP/G et crée avec d’autres femmes leaders la Coalition des Femmes et Filles de Guinée pour le Dialogue, la Consolidation de la Paix et le Développement (COFFIG-DCPD), forte de 235 organisations.
Sous son impulsion, la coalition organise une Marche Blanche des femmes pour la paix, qui débouche sur un accord global permettant la tenue des élections législatives de septembre 2013. Elle a été la secrétaire générale de la « Case de Veille » électorale qui forme et déploie 650 observatrices sur tout le territoire — une première en Guinée, portée entièrement par des femmes. Pendant l’épidémie d’Ebola, elle pilote également une campagne de sensibilisation et de distribution de kits sanitaires dans les marchés de la capitale.
Aux commandes de la diplomatie guinéenne
En janvier 2016, elle est nommée Ministre des Affaires Étrangères et des Guinéens de l’Étranger. Sous son mandat, la Guinée accède pour la première fois de son histoire à la présidence de l’Union Africaine, en 2017 — elle devient alors la première ministre guinéenne des Affaires étrangères à présider le Conseil Exécutif de l’organisation continentale.
Cette période la conduit jusqu’en Libye, en pleine guerre, pour une mission de médiation aux côtés de ses homologues congolais et mauritanien — rencontrant tour à tour le Président du Conseil présidentiel libyen et le maréchal Haftar. Elle négocie aussi, au nom de la Guinée, l’accord de coopération avec l’Union européenne sur la migration irrégulière.
Le grand saut : de la diplomatie à l’arène politique
Décembre 2019. Après une vie entière au service de l’État, Makalé Camara franchit un cap qu’elle décrit elle-même comme mûrement réfléchi : elle se lance en politique. Le constat est amer — voir son pays, à qui elle doit tout, sombrer dans la déliquescence malgré son potentiel. Elle porte alors une conviction simple : la « fibre féminine », dit-elle, est une meilleure gestionnaire, et la Guinée a besoin de cette alternative.
Avec des moyens limités, son parti, le FAN (Front Pour l’Alliance Nationale ), créé en mars 2020, réussit à convaincre au-delà des clivages ethniques et à sillonner la quasi-totalité des préfectures du pays. Résultat : une 6ème place sur 12 partis à la présidentielle d’octobre 2020 — un score jugé honorable pour une formation aussi jeune.
2025-2026 : la consécration électorale
Ce combat, elle ne l’abandonne pas. Candidate à l’élection présidentielle de 2025, Makalé Camara poursuit sa marche vers les sommets de la vie politique guinéenne. Élue députée lors du scrutin du 31 décembre 2026, elle franchit une nouvelle étape : celle qui a passé sa vie à négocier des accords entre États, à arbitrer entre syndicats et patronat, à mobiliser des centaines de femmes pour observer des élections, vise désormais le perchoir de l’Assemblée nationale — la présidence du Parlement guinéen.
Un objectif qui, s’il se concrétise, ferait d’elle bien plus qu’une survivante politique : une figure ayant traversé, à chaque étage de l’État guinéen, presque tous les postes qu’une femme peut occuper — sauf, jusqu’ici, celui de présider une institution républicaine par le suffrage de ses pairs.
Une décoration, et une conviction intacte
Chevalière de l’Ordre National du Mérite depuis juillet 2008, Makalé Camara résume elle-même sa trajectoire par une conviction qui ne l’a jamais quittée : donner voix à la cause des femmes, des jeunes, et à une politique véritablement au service de la nation. Avec son expérience et son engagement, Makalé Camara vise désormais la présidence de l’Assemblée Nationale de Guinée.















