Leguideinfo.net : Voter une loi de finances est une chose. La voir devenir une route, une école ou un robinet qui coule en est une autre. À l’Assemblée nationale, au moment d’examiner le volet dépenses de la loi de finances rectificative (LFR) 2026, plusieurs députés ont ouvert le débat sur cet écart. Les critiques ont été vives.

« Nous ne voterons plus le oui »
C’est l’Alliance patriotique qui a donné le ton le plus dur. Son président, l’honorable Abdoulaye Kourouma, a ouvert la prise de parole du groupe : « Gouverner, c’est prévenir, anticiper pour ne pas subir. On sait que la population est mise de côté en matière d’investissement. »
Il a ensuite passé la parole au Dr Faya Lanssana Milimono. Celui-ci a d’abord salué le travail des commissions. Il a dit partager leur inquiétude sur la faible exécution des investissements, l’enclavement des zones de production et la non-rétrocession aux collectivités locales des ressources qui leur reviennent. Près des deux tiers du budget, a-t-il rappelé, partent dans les dépenses courantes.
« Cette réalité n’est pas simplement une statistique, elle se traduit par des coupes, parfois brutales, dans les projets attendus par nos populations », a-t-il martelé. Il a ensuite égrené les lignes sacrifiées, région par région :
- Basse Guinée. Les 20 km de voirie de la commune de Kassa (15 milliards GNF) sont supprimés. Les crédits de voirie des communes de Conakry passent de 25 à 23 milliards. Le programme d’assainissement de Boké et Télimélé tombe de 7 à 5 milliards.
- Moyenne Guinée. Les 25 km de voirie de Labé centre sont coupés. L’adduction d’eau dans cinq préfectures passe de 40 à 5 milliards.
- Haute Guinée. L’alimentation en eau potable de Siguiri recule de 25 à 19 milliards. Les 76 km de voirie de Kankan passent de 25 milliards à un seul. Les crédits de l’autoroute de Kankan sont ramenés à zéro.
- Guinée forestière. Le programme de construction d’hôtels de moyen standing, doté de 11 milliards, est ramené à zéro. L’aménagement des bas-fonds de Macenta passe de 96 à 76 milliards. L’eau potable de Beyla et de Macenta subit des baisses de 92 % et 86 %.
À fin juin 2026, a-t-il ajouté, les paiements d’investissement ne représentaient que 6,02 % des prévisions. D’où ses deux questions : l’État mobilise-t-il d’abord ses ressources pour entretenir son appareil administratif, ou pour répondre aux besoins de développement des Guinéens ? Et comment expliquer qu’une administration qui assure son propre fonctionnement peine autant à transformer les investissements votés en routes, en écoles et en hôpitaux ?
Les crédits que l’on s’apprête à voter, a-t-il dénoncé, servent surtout à nourrir l’administration installée à Conakry. Les Guinéens vivent à 80 % à l’intérieur du pays, et ce sont eux qui ont besoin de ponts et d’écoles. « Nous ne voterons plus le oui », a-t-il prévenu au nom du groupe. « C’est votre droit », a répondu le président de l’Assemblée nationale, avant de donner la parole au groupe suivant.
Alliance républicaine : un « oui » sous conditions
Pour l’Alliance républicaine, son porte-parole, l’honorable Dembo Sylla, a choisi la voie du « oui responsable ». Après le vote du volet recettes, a-t-il rappelé, la LFR affiche 60 064 milliards GNF de recettes. Les dépenses atteignent environ 67 192 milliards, pour un déficit ramené à 2,1 % du PIB « sur le papier ». À fin juin, 52,39 % des recettes étaient mobilisées. Il a félicité la DGI (53,37 %) et la DGE (51,47 %), avant de préciser : « Notre rôle n’est pas de valider des pourcentages, mais de dire la vérité sur la qualité de cette mobilisation. »
Sa lecture des chiffres est sévère. Les dépenses augmentent de 5,8 %, tandis que les dépenses d’investissement baissent de 2 729 milliards. La croissance du PIB est attendue à 6,6 % et l’inflation moyenne révisée à la hausse, autour de 5,2 %. Le budget de l’État progresse de 3 744 milliards, mais « où va l’argent ? », a-t-il demandé. « Pas vers l’investissement. » Il va, selon lui, aux dépenses communes, où se logerait la subvention pétrolière, soit 4 576 milliards inscrits au chapitre 99. Ce n’est pas dans le ministère de l’Hydraulique, a-t-il dit, c’est dans une ligne « qui reste incontrôlée ». Il a aussi relevé que la Primature augmente de 155 milliards.
Faut-il alors voter ? Oui, a-t-il répondu : bloquer le budget serait « le pire », car le pays doit payer ses fonctionnaires, finir les élections et maintenir le prix du carburant. Mais pas en l’état. Son groupe votera donc favorablement, avec trois amendements, trois réserves et quatre recommandations :
- Amendements. Retirer des recettes la ligne de 4 576 milliards de taxes et subventions et la comptabiliser en dépenses seulement, ce qui ramène les recettes à 55 488 milliards. Transférer ces 4 576 milliards du chapitre 99 vers le ministère de l’Hydraulique (chapitre 79). Ne provisionner les restes à recouvrer (RAR) qu’à 50 %.
- Réserves. Geler les fonds spéciaux de la Primature à 31 milliards. Redéployer 860 milliards de projets vers l’agriculture et l’énergie. Rétablir l’investissement en réorientant des dépenses communes vers le titre 5, notamment pour la décentralisation.
- Recommandations. Un suivi trimestriel de l’exécution par l’Assemblée. Un réemploi transparent des économies vers la santé de proximité, l’éducation et les infrastructures. L’interconnexion des régies financières, pour élargir l’assiette sans écraser le secteur formel. Une meilleure coordination entre le ministère des Finances et la Banque centrale.
« Un oui qui ne donne pas quitus à la cavalerie budgétaire », a-t-il résumé.
GMD : soutien au gouvernement, mais sans complaisance
La majorité présidentielle GMD, par la voix de l’honorable Nestor Haba, a défendu le texte au nom de son président, l’honorable Alhousseine Makanéra Kaké. Il a rappelé que le volet recettes avait été adopté le 31 octobre. « Si les recettes disent ce que l’État peut mobiliser, les dépenses disent ce que l’État choisit de faire pour ses citoyens », a-t-il expliqué.
Il a replacé le budget dans la vision Simandou 2040 du président de la République, Mamadi Doumbouya, consacrée par la loi du 5 mars 2026. Le volet dépenses porte le budget de l’État à 67 927 milliards GNF, soit 3 744 milliards de plus que la loi de finances initiale. Dans un contexte international difficile, le gouvernement a choisi de protéger les ménages : le prix du carburant est maintenu à 12 000 GNF le litre, et une provision de plus de 900 milliards est constituée pour stabiliser les prix des produits pétroliers.
Le député n’a pas esquivé la question de l’exécution : « Inscrire un crédit dans une loi de finances n’est pas une réalisation. » Un investissement ne produit ses effets que lorsqu’il devient une route praticable, une salle de classe équipée, un centre de santé fonctionnel ou un forage qui donne de l’eau. Son groupe soutiendra donc la mission d’information parlementaire proposée par les commissions sur les causes de la faible exécution des investissements publics. « Notre rôle est de lui accorder les moyens, puis d’en contrôler l’usage. C’est un devoir qui ne s’oppose pas, il se complète », a-t-il dit. Le groupe GMD votera pour le volet dépenses.
Mamoudou Boulléré Diallo, pour leguideinfo.net
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