Leguideinfo.net : Invité à animer un panel sur la technologie agricole lors de l’atelier de consultation pour le renforcement de l’écosystème d’innovation agricole en Guinée AgroTech Guinea, le Dr Mountaga Keïta, PDG de Tulip Industrie, a retracé avec passion la genèse de son entreprise et ce que le pays a gagné depuis son installation en 2017.

Un homme aux multiples casquettes
Avant de poser ses valises en Guinée, Dr Keïta a eu une vie bien remplie de l’autre côté de l’Atlantique. Juriste de formation en France, puis banquier pendant dix ans aux États-Unis, il dit lui-même comprendre légalement : « comment manipuler les virgules et les points », autant que les mécanismes du financement. Mais après vingt-trois ans d’absence, son retour au pays en 2013 lui a ouvert les yeux sur une réalité qu’il n’attendait pas.
« Ce que j’ai remarqué au bout d’une année, c’est que ce n’est pas l’intellect qui manque. Ce sont les outils. »
Fort de ce constat, il a pris une décision qui a surpris plus d’un : démissionner d’un poste bien rémunéré pour se lancer dans l’inconnu. Sa conviction ? Fabriquer localement ce dont les Guinéens ont réellement besoin. Il commence par le hardware éducatif, puis s’oriente vers la santé avec des mallettes médicales, avant d’aborder le secteur de la sécurité. L’agriculture, elle, est venue le trouver presque par hasard.
Le déclic : une visite de la Banque mondiale et… un serpent
En 2019, le vice-président de la Banque mondiale débarque à Conakry avec toute son équipe de directeurs sectoriels. Leur message est clair : la digitalisation de l’agriculture a échoué au Kenya, au Ghana, et ils veulent tenter l’expérience en Guinée, sur un projet de 450 millions de dollars. Ils choisissent Tulip Industrie comme partenaire.
Mais ce qui a vraiment convaincu Dr Keïta d’aller au fond du sujet agricole, c’est une expérience bien plus personnelle. Sa famille possède depuis 2001 une plantation de vingt hectares d’anacarde à Kindia. Un jour, en visite sur place, il se retrouve dans ce microclimat si particulier des plantations chaud dehors, étrangement frais à l’intérieur et pose une question naïve à un employé :
« Y a-t-il des serpents ici ? ».
La réponse lui cloue le bec : « Si vous cherchez, il y en a. Il y en a même qui se lèvent, ouvrent les oreilles et crachent sur vous. »
« J’ai dis alors une personne devant moi, une personne derrière moi. J’ai eu la trouille totale. Et là, je me suis dit : ce n’est pas possible pour les travailleurs de risquer leur vie à chaque pulvérisation. »
Ce jour-là, l’idée des drones agricoles était née.
Innover par le bas, jamais par le haut
Pour Dr Keïta, la philosophie est simple et sans concession : l’innovation doit toujours venir de la base, jamais des bureaux.
« C’est comme prendre de la colle quand tu es au fond d’une piscine ça ne marche pas. Le copier-coller ne marche pas. Vous devez connaître le contexte local. »

C’est avec cette approche que Tulip Industrie a développé, entre 2019 et 2020, tout un écosystème d’outils numériques au service de l’agriculture guinéenne, en partenariat avec la Banque mondiale et le ministère de l’Agriculture :
- Des bornes interactives autonomes déployées sur neuf préfectures, connectées au ministère via carte SIM, capables de fonctionner trois à cinq jours sans alimentation grâce à un panneau solaire. Elles ont notamment permis de mettre fin aux détournements d’intrants agricoles, où certains bénéficiaires recevaient le double ou le triple de leur quota.
- 6 300 bracelets d’identification pour les agriculteurs, permettant de les recenser, de photographier leurs documents d’identité et de géolocaliser précisément leurs parcelles.
- Des tablettes avec contenus de formation en français, soussou, pular et malinké, incluant une trentaine de vidéos produites localement comment cultiver le riz, comment le récolter, quels insectes menacent les cultures… « Plus de 60 % de notre population est rurale. Conakry, c’est une petite partie de la Guinée. Il fallait adapter. »
- Un data center numérique au ministère de l’Agriculture, avec le numéro vert 133, toujours fonctionnel à ce jour.
- Et surtout, plus de cinquante drones agricoles la plus grande flotte commandée par un État en Afrique subsaharienne, selon lui actuellement stockés au génie rural de Matoto, prêts à l’emploi mais attendant d’être déployés sur le terrain.
Un appel urgent : utiliser avant que ça n’expire
Dr Keïta ne cache pas son inquiétude. Depuis le changement de gouvernement en 2021-2022, les institutions partenaires comme la Banque mondiale ont temporairement suspendu leurs financements, créant une rupture au moment même où il fallait passer à la vulgarisation.
« La Guinée a déjà tout ça. Mais attention : les choses expirent. Les batteries au lithium, les télécommandes, les systèmes connectés à Internet — tout ça évolue. Il faut utiliser maintenant. »
Il appelle les nouvelles autorités à prendre conscience de ces infrastructures existantes et à mobiliser les financements nécessaires pour former les agents des centres agricoles et déployer ces technologies sur le terrain. Lui-même a tenu à se rendre personnellement à Mamou lors d’une récente grande foire agricole.
« J’aurais pu envoyer quelqu’un. Mais il y a des choses qui me touchent. Je voulais être là. »
Une dernière pique, pleine de sens
En clôture de son intervention, Dr Mountaga Keïta a adressé un clin d’œil appuyé au coordinateur de la Cité des sciences de Guinée : « Si la Cité des sciences avait existé en 2017, je n’aurais pas créé Tulip. »
Une phrase courte, mais qui dit beaucoup sur le chemin parcouru et sur celui qu’il reste à faire. Regardez l’intégralité de son intervention ici !
Propos recueillis par Mamoudou Boulléré Diallo et Alpha Boulléré Diallo, leguideinfo.net
Contact : +224 620 48 07 07















