Leguideinfo.net : Du 9 au 20 novembre, la Turquie accueille la plus grande conférence climat de l’année. Après plus de trente ans de négociations, le monde n’en attend plus des promesses mais des chantiers, des financements et des preuves. Il arrive à Antalya avec un thermomètre qui ne laisse aucune place au bluff.

Un thermomètre qui ne ment pas
À trois semaines de l’ouverture, le dernier rapport de l’ONU Environnement sur l’écart d’émissions a douché les espoirs. Si les politiques actuelles se poursuivent, le réchauffement pourrait atteindre 2,8 °C d’ici la fin du siècle, et 2,6 °C si tous les engagements nationaux sont tenus. Le dépassement de la limite de 1,5 °C est désormais jugé imminent et inévitable. Pour en limiter l’ampleur, les émissions mondiales devraient baisser de 18 % d’ici 2030, de 45 % d’ici 2035 et de 69 % d’ici 2040. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, parle d’un « déficit de leadership ».
D’où l’on vient
La Convention-cadre de l’ONU sur le climat date de 1992, le protocole de Kyoto de 1997, l’Accord de Paris de 2015. La COP31 est la 31e session de ce processus.
L’an dernier à Belém, au Brésil, la COP30 a arraché un compromis. Elle s’est achevée sur 56 décisions adoptées par consensus. Les pays ont notamment promis de tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035 et de viser 1 300 milliards de dollars par an de financements climatiques. Mais l’essentiel manquait : le texte final ne mentionnait aucune feuille de route pour sortir des énergies fossiles, et la présidence brésilienne a dû l’annoncer en dehors du processus officiel. Depuis, une soixantaine de pays se sont retrouvés en avril à Santa Marta, en Colombie, pour avancer sur le sujet.

Un chef d’orchestre, deux baguettes
La COP31 a failli ne jamais avoir de pays hôte. Australie et Turquie se disputaient l’organisation depuis plus d’un an. Candidature australienne mieux soutenue, mais Ankara n’a pas cédé. Le compromis est inédit : la Turquie accueille et préside la conférence, tandis que l’Australie, avec le Pacifique, dirige les négociations avec une « autorité exclusive ».
Sur le papier, c’est propre. Dans les couloirs, c’est plus délicat. Murat Kurum, le président turc de la COP, l’a rappelé en septembre : les deux pays ne sont pas coprésidents, et la décision finale revient à la présidence de la COP31. Son homologue australien, Chris Bowen, n’a pas la même lecture. Le partage des rôles sera testé dès les premières nuits blanches de négociation.
Les dossiers qui vont coincer
L’adaptation. À Bonn, en juin, les États n’ont pas réussi à s’accorder sur l’objectif mondial d’adaptation. Reste à avancer sur les 59 indicateurs adoptés à Belém et à tenir la promesse de tripler les financements.
L’argent. Le président turc de la COP en fait le cœur de son mandat. Il estime qu’il faut près de 1 000 milliards de dollars pour aider les pays en développement à atteindre leurs objectifs. Les pays riches, eux, se renvoient la balle sur les montants, les sources et la part du privé.
Les énergies fossiles. Kurum a dit vouloir mettre la sortie des fossiles à l’agenda mondial avec une période de transition. Les pays producteurs, eux, freinent.
Le trou américain. Les États-Unis, deuxième émetteur mondial, sont en train de quitter la convention-cadre elle-même, une première. L’ONU Environnement attribue en partie la dégradation de ses projections à ce retrait.
L’agenda d’action : des projets, pas des déclarations
Parallèlement aux négociations, la présidence turque promet une COP « de mise en œuvre ». Son programme compte dix thèmes : déchets zéro, océans, sécurité alimentaire, villes résilientes, énergies propres, jeunesse, industrie verte, santé, entre autres. En septembre, à New York, elle a désigné cinq premiers pays pilotes pour son mécanisme « BRIDGE » : l’Éthiopie, Fidji, l’Indonésie, le Pakistan et l’Ouzbékistan. La logique, selon Kurum : transformer les mots en projets, les projets en investissements, les investissements en résultats visibles dans la vie des gens.

Et l’Afrique ?
Le continent émet très peu et encaisse beaucoup. À Antalya, ses priorités sont connues : obtenir le respect de l’objectif de financement fixé à Bakou, davantage de dons et moins de prêts, et un suivi transparent et indépendant. Une analyse de l’ISS Afrique prévient que les reports successifs sur la finance climatique privent le continent d’outils pour atteindre ses objectifs. Les organisations de la société civile africaine alertent aussi sur le recours croissant aux prêts dans le financement de l’action climatique. Autre enjeu : la COP31 est présentée comme la première étape d’un processus en deux COP, qui s’étend à la COP32 en Éthiopie.
Les ombres au tableau
Sur la scène, Antalya promet vitrine et dialogue. En coulisses, les défenseurs des droits humains s’inquiètent. Human Rights Watch dénonce, le 13 octobre, des arrestations et poursuites arbitraires contre des militants écologistes en Turquie. L’accord d’accueil impose aux participants un « devoir » de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures turques, une clause absente à Belém. Amnesty International parle d’un effet dissuasif. Kurum assure qu’un espace sera laissé aux organisations pour s’exprimer. Les ONG turques, elles, préparent un Sommet des peuples en parallèle, avec un grand rassemblement au programme.

Ce qu’il faudra regarder
Trois choses décideront du verdict final. Si l’adaptation décolle, avec des indicateurs adoptés et des financements enfin chiffrés. Si une trajectoire crédible de sortie des fossiles entre dans le texte, même sous forme de compromis. Et si les nouveaux engagements nationaux, encore trop timides, sont rehaussés. Antalya ne sauvera pas le 1,5 °C. Elle peut, en revanche, décider combien de temps et à quel prix le monde le dépasse.
Sources :
COP31 Türkiye (site officiel) · Emissions Gap Report 2026, IISD · Premier ministre australien, accord d’accueil · Climate Home, décision finale · UNU-EHS, 5 attentes · Reuters via Al-Monitor · COP30 Outcomes · Climate Home, retrait américain · HRW, 13 octobre · Climate Home, clause « affaires intérieures » · Global Voices, l’Afrique à Antalya · ISS Afrique
La rédaction !















