Leguideinfo.net : À Conakry, ce 11 juin, un atelier inédit a réuni diplomates, startups, chercheurs et agriculteurs autour d’une conviction commune : l’innovation agricole n’est plus une option pour la Guinée. C’est une urgence.



Il y avait dans la salle quelque chose d’inhabituel. Des diplomates côtoyaient des startuppers, des chercheurs débattaient avec des paysans, un ambassadeur parlait de drones. Ce n’était pas un forum de plus sur le développement en Afrique. C’était une conversation franche parfois tendue sur l’avenir agricole d’un pays qui se sait immensément riche, et qui refuse désormais de rester en dessous de son propre potentiel.





Conakry a accueilli cette semaine l’atelier de consultation AgroTech Guinée – Renforcer l’écosystème d’innovation agricole, organisé sous le leadership du ministère de l’Agriculture, avec le soutien de l’ambassade d’Italie et de l’Alliance of Bioversity International & CIAT. Une journée dense, utile, et par moments franchement houleux « mais salutaire, parce qu’on s’est compris à la fin », comme l’a résumé l’un des participants.

Le paradoxe guinéen : des drones qui ne volent pas
Le Dr Mountaga Keita, PDG de Tulip, a posé le problème avec une précision chirurgicale. La Guinée est aujourd’hui et c’est peu connu le pays africain qui a doté son ministère de l’Agriculture du plus grand nombre de drones agricoles par la structure étatique. Des micro-data centers ont été installés. Les équipements sont là. Mais entre l’outil et la main qui doit s’en saisir, il manque un pont essentiel : la vulgarisation.

« Nous venons d’une société qui travaille encore avec la daba. Quand vous introduisez un tracteur, l’agriculteur y retournera s’il ne sait pas comment l’utiliser. Idem pour les drones : vous en voyez un, vous continuez quand même à pulvériser à la main, parce que personne ne vous a appris à faire autrement. »
Ce paradoxe des équipements modernes inutilisés pendant que les paysans reviennent à leurs techniques ancestrales a enflammé une bonne partie des débats. La cause ? Pas la mauvaise foi. Pas l’ignorance. Mais un angle mort systémique : les financements mobilisés pour acquérir les équipements ne prévoient pas les budgets pour former ceux qui doivent les utiliser. « Il y a souvent un gros financement au niveau des équipements, mais ceux qui doivent en bénéficier n’en bénéficient pas, parce qu’il n’y a pas de financement qui suit pour la vulgarisation. »
Un scandale agricole en puissance
Le Dr Mamadou Tanou Diallo, représentant de FAO pour la Guinée, a brossé le tableau avec la conviction de quelqu’un qui ne supporte plus que son pays se sous-estime. Les chiffres qu’il a cités sont vertigineux : plus de 13 millions d’hectares de terres cultivables soit, en théorie, un hectare par habitant. Quatre zones agroécologiques distinctes, chacune avec ses propres spécificités climatiques, pédologiques et biologiques. « Vous pouvez avoir en miniature quatre autres pays réunis en Guinée. »

Il a aussi introduit une nuance que l’on entend rarement dans les discours officiels, celle qui distingue la fertilité des sols de leur santé. « Les sols guinéens sont réputés fertiles. Mais techniquement, ce sont des sols ferrallitiques acides, chargés en fer et en aluminium toxiques qui ne libèrent pas les éléments nutritifs au moment où la plante en a besoin. Avant d’amender chimiquement, il faut d’abord libérer le potentiel réel du sol. »
Son message de fond : « La Guinée n’est pas encore le grenier de l’Afrique de l’Ouest. Mais elle devrait l’être. Et il ne tient qu’à elle. »

Rome et Conakry : une modernisation qui respecte les territoires
L’ambassadeur d’Italie, S.E. Tarek Chazli, n’est pas venu réciter un discours. Il a dit ce qu’il pense avec la franchise d’un homme qui croit au sujet. « L’Italie n’est pas connue pour être un pays agricole. Mais nous sommes une grande puissance en termes de production et de technologie agricole. Et la Guinée, avec ce que vous appelez votre scandale géologique, a devant elle une trajectoire de croissance extraordinaire. »

Sa condition, cependant, est claire : cette croissance ne doit pas reproduire les erreurs observées ailleurs sur le continent, là où la richesse du sous-sol a marginalisé les territoires ruraux. « Ce qui maintient la cohésion sociale, ce qui garde les villages vivants, c’est l’agriculture. La modernisation doit accompagner les traditions, pas les effacer. »
Il a conclu en posant la seule question qui compte vraiment selon lui : « Quelles sont les deux ou trois priorités concrètes de la Guinée ? Tout le reste, c’est de la rhétorique. »

Construire un écosystème, pas une vitrine
Pierpaolo Crivellaro, chargé de partenariat afrique de l’Ouest pour l’Alliance of Bioversity International & CIAT, a apporté la perspective de terrain. La Guinée représente environ un tiers du PIB agricole régional, emploie plus de la moitié de sa population active dans les champs et 79 % de ses citoyens ont moins de 35 ans. « Un potentiel humain exceptionnel », a-t-il rappelé. Mais 90 % de la production reste vivrière. Le fossé entre ce que le pays pourrait produire et ce qu’il produit effectivement est immense.
La réponse ne peut pas être technologique seule. Elle doit être systémique : relier la recherche à l’entrepreneuriat, le financement à l’innovation, l’université au champ. Les outils existent agriculture de précision, intelligence artificielle, télédétection, services climatiques. « Mais l’innovation doit répondre à des besoins réels et générer un impact mesurable. Pas être une vitrine. »
Une feuille de route, pas un catalogue de vœux
Oumar Barry, secrétaire général du ministère de l’Agriculture, a porté la gravité du moment. « L’innovation n’est pas un luxe. C’est un levier stratégique incontournable. » Inscrite dans le programme Simandou 2040 du Président Mamadi Doumbouya, la transformation agricole guinéenne est désormais une politique d’État avec des objectifs clairs : moderniser le secteur, garantir la souveraineté alimentaire, créer de la valeur et des emplois pour les jeunes et les femmes.
Les discussions qui ont suivi ont produit ce que ce type d’atelier produit rarement : une vraie carte des priorités partagées. Mécanisation et formation technique, financement ciblé de la vulgarisation, structuration des startups Agritech, santé des sols, accès aux marchés. Pas un catalogue de vœux une feuille de route.

La Guinée sait ce qu’elle est. Un pays de terres riches, d’une jeunesse abondante, d’ambitions légitimes trop longtemps contenues. Ce que l’atelier AgroTech Guinée a construit en une journée, c’est l’amorce d’un dialogue qui manquait : celui qui fait enfin se parler ceux qui ont les outils et ceux qui ont besoin de les utiliser.
Le projet agricole Guinée Italie (PAGUITA) initiative de coopération bilatérale dotée de 5 millions d’euros, visant à renforcer la sécurité alimentaire et le développement local en Guinée.
Mamoudou Boulléré Diallo / Alpha Boulléré Diallo pour leguideinfo.net
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