Leguideinfo.net : Dans une tribune incisive, l’expert Ibrahima Sarifou Boulleré Bah, certifié en fraude et concurrence par l’université TELUQ du Québec, décortique les mécanismes qui, selon lui, transforment l’assurance automobile obligatoire en Guinée en un véritable parcours du combattant pour les assurés — et parfois en instrument de fraude fiscale pour certaines compagnies.

Fraude et arnaque organisées des sociétés d’assurances en Guinée : décryptage d’un système
Imaginez un chauffeur de taxi à Matam, contraint par la loi de souscrire une assurance automobile pour circuler légalement. On lui tend un document de plusieurs pages, rédigé dans un français juridique dense, truffé de clauses en petits caractères qu’aucun agent ne prend la peine de lui expliquer. Il signe, non par conviction, mais par nécessité de rouler en paix avec les forces de l’ordre et de la sécurité routière.
Ce moment de signature est en réalité le premier acte d’un théâtre bien rodé : le client croit acheter une protection, alors qu’il vient surtout de signer une décharge de responsabilité déguisée en promesse. Pourtant, dans ce contrat d’assurance se cache un système où l’opacité n’est pas un dysfonctionnement accidentel, mais une architecture délibérément entretenue qui, on le découvre à y regarder de près, ne repose pas sur un seul acteur, mais sur une chaîne complète de complicités. Ce contrat d’assurance est un piège rhétorique.
Les propriétaires de sociétés d’assurances en Guinée maîtrisent un art particulier : celui de parler beaucoup pour ne rien dire d’engageant. Leur vocabulaire est soigné, leurs formulations rassurantes — « couverture optimale », « accompagnement personnalisé », « prise en charge diligente » — mais ces mots restent des coquilles vides, puisqu’aucun mécanisme concret ne les traduit en actes.

Le scénario de l’accident : une triple peine
Voici le schéma classique, vécu par des milliers de Guinéens. Un accident survient. La victime, sous le choc, doit d’abord avancer elle-même les frais de réparation du véhicule ou les soins médicaux, alors même qu’elle a cotisé précisément pour ne pas avoir à le faire. On lui promet un remboursement « après étude du dossier ». Commence alors un parcours du combattant à trois niveaux, où chaque acteur semble avoir appris son rôle dans la même pièce.
Premier acte : le constat de police qui coûte plus cher que le sinistre.
Pour ouvrir un dossier d’indemnisation, il faut un procès-verbal de constat établi par la police. Or, sur le terrain, cette intervention — pourtant censée être un service public déjà financé par les impôts des citoyens — se négocie contre une somme parfois exorbitante, au point de dépasser la valeur même des dégâts subis. Des victimes renoncent purement et simplement à faire constater leur accident, non par indifférence, mais parce que le prix du constat rend la démarche absurde : pourquoi payer plus pour prouver un préjudice que pour le préjudice lui-même ?
Deuxième acte : le dossier qui se monnaie pièce par pièce.
Pour ceux qui persistent, chaque document exigé par l’assureur — copie du procès-verbal, attestation, rapport complémentaire — doit être obtenu contre rémunération auprès des mêmes services de police, censés être déjà rétribués mensuellement par le contribuable pour ce travail. Les compagnies d’assurances ne l’ignorent pas ; elles en connaissent parfaitement le coût et les délais. C’est précisément pour cette raison qu’elles égrènent leurs demandes une à une, plutôt que de les formuler d’un seul bloc : la pièce numéro un une fois obtenue, on découvre qu’il en manque une deuxième, puis une troisième. Cette gestion au compte-gouttes n’est pas de la rigueur administrative, c’est une stratégie d’épuisement, calculée pour décourager la victime avant qu’elle n’atteigne le bout du dossier.
Troisième acte : l’attente qui use la patience.
Les rares dossiers qui survivent à cette course d’obstacles échouent sur le bureau de l’assureur, où le remboursement, lorsqu’il finit par arriver, se fait attendre des mois, parfois des années. Dans une proportion alarmante de cas, il n’arrive tout simplement jamais. La victime comprend alors, souvent trop tard, qu’elle a payé quatre fois : la prime d’assurance, le constat policier, les documents administratifs, et enfin le sinistre lui-même, resté à sa charge.

Une question qui s’impose
Pourquoi l’État guinéen, qui impose l’obligation d’assurance sous peine de sanction, n’exige-t-il pas en contrepartie que chaque compagnie d’assurance dispose d’un numéro de téléphone opérationnel 24h/24 et d’agents constatateurs mobilisables sur le terrain, capables de se rendre sur les lieux d’un accident dans les minutes ou heures qui suivent, d’évaluer les dégâts de manière indépendante et de déclencher une prise en charge automatique, sans dépendre d’un constat monnayé au préalable ? Ce modèle existe ailleurs et repose sur une logique élémentaire : l’assurance doit intervenir au moment du choc, pas des mois après, lorsque la victime a déjà épuisé ses ressources et sa patience face à deux administrations qui se renvoient la charge de la preuve.
En l’absence d’une telle exigence, l’État se rend complice d’un système à sens unique où deux engrenages se nourrissent l’un l’autre : les forces de l’ordre, en monnayant un service déjà payé par l’impôt, et les assureurs, en exploitant cette lenteur pour justifier leurs propres délais.
Chacun peut ainsi rejeter la faute sur l’autre, pendant que le citoyen, lui, reste seul face à une double barrière. L’État garantit aux compagnies un flux de cotisants captifs, puisque l’assurance est obligatoire, sans jamais garantir aux citoyens la contrepartie qui justifie cette obligation.

La fraude comptable comme dernier acte
Le scénario ne s’arrête pas à la relation compagnie-client. En fin d’exercice, certaines sociétés d’assurances produiraient des documents financiers présentant des sinistres fictifs, attribués à des bénéficiaires inexistants, dans le seul but de gonfler artificiellement leurs charges et de réduire leur base imposable. Ce montage à grande échelle transformerait le sinistré réel — celui qui attend toujours son remboursement après avoir payé le constat et les documents de sa propre poche — en simple variable d’ajustement fiscal, pendant qu’un sinistré imaginaire, lui, serait déclaré indemnisé sur le papier. Cette mécanique éclaire en creux la logique des demandes de documents interminables : plus le dossier réel est difficile et coûteux à constituer pour la victime, plus il reste de marge budgétaire disponible pour nourrir d’éventuels dossiers fictifs destinés à l’administration fiscale.
Ce qui frappe dans ce système, c’est sa cohérence narrative. Chaque acteur y joue un rôle écrit avec soin : le client rassuré au moment de la signature, l’agent de police qui négocie son passage sur les lieux d’un accident censé relever de sa mission, l’assureur compréhensif mais impuissant face aux « procédures », le dirigeant absent mais disponible pour les discours institutionnels sur la « culture de l’assurance en Guinée ». Cette mise en scène fonctionne parce qu’elle mobilise un langage sophistiqué, une posture professionnelle crédible, et l’absence quasi totale de contrôle indépendant sur l’ensemble de la chaîne.
Quelles solutions ?

La solution ne réside pas dans la suppression de l’obligation d’assurance, mais dans sa refondation complète : gratuité effective et vérifiable du constat policier, délais légaux contraignants pour le traitement des sinistres, présence obligatoire d’agents de terrain propres aux compagnies d’assurances, audits indépendants et réguliers, sanctions dissuasives en cas de non-remboursement injustifié, et transparence des contrats dès la souscription.
Tant que ces garde-fous resteront absents, l’assurance continuera, en Guinée, d’être vécue non comme une protection, mais comme une taxe déguisée, prélevée à chaque étape du parcours et rarement restituée à celui qui en avait le plus besoin.
Ibrahima Sarifou Boulleré Bah, certifié en Fraude et Concurrence, université TELUQ du Québec (Canada)

















https://shorturl.fm/9xOut
https://shorturl.fm/uzM00
https://shorturl.fm/Dsi5T